SOuleymana Diallo APRLa question de l’émergence de nos terroirs est au centre de nos débats publics depuis plusieurs années. Les multiples réformes menées avaient pour dessein de donner une relative autonomie aux collectivités locales, de permettre une meilleure redistribution des ressources et de réduire au maximum les inégalités territoriales afin de ne pas remettre en cause la cohésion sociale et exacerber les tensions sociales. Les données économiques et sociales sur le Sénégal montrent d’une manière claire et évidente que les disparités entre collectivités locales sont frappantes après plus d’un demi-siècle d’indépendance. Sur plusieurs aspects, ces différentes réformes ont permis d’assouplir la rigidité de l’Etat Jacobin en transférant certaines compétences aux collectivités locales et en déconcentrant les services de l’Etat. A travers ce processus, l’Etat visait non seulement à renforcer le pouvoir local en lui donnant plus de compétences afin de mieux gérer des problèmes spécifiques, mais aussi, d’être à l’écoute des citoyens, de nature à fonder ses choix politiques, économiques, sociaux et environnementaux sur une connaissance plus fine des besoins de la collectivité. Ce qui permettra en effet, de corriger les insuffisances de l’Etat central, d’améliorer la gouvernance, de désamorcer les contestations populaires et de minimiser enfin les frustrations.
Depuis la création des communautés rurales jusqu’à la communalisation intégrale avec l’acte III, beaucoup de nos terroirs sont encore en souffrance, bien que des efforts réels d’investissement ont été consentis par le pouvoir central et la diaspora. Dans les terroirs périphériques, le sentiment d’abandon persiste, en raison de l’insuffisance voire de l’absence des infrastructures de base et de l’enclavement de plusieurs localités en dépit du lancement depuis 2012 d’un important plan de réalisation de pistes de production et de routes. Il est évident que les infrastructures routières sont essentielles pour valoriser les potentialités économiques de chaque région et favoriser l’émergence, puisqu’elles facilitent les déplacements, les activités commerciales, industrielles, économiques et participent in fine à la réduction de la pauvreté. Oui le sentiment (à tort/à raison) qu’il existe une redistribution inégalitaire des ressources et services est réel. L’isolement de la commune de Sadatou pendant plusieurs semaines en raison des inondations et les récentes manifestations dans le Bakel sont autant de signes des conditions de vie difficiles. C’est pourquoi nous pouvons espérer que le HCCT sera un instrument de conseil efficace pour aider le décideur politique dans ses choix et dans l’intérêt des collectivités.
Le chemin qui nous mènera à l’émergence sera long et truffé d’embuches si nous ne repensons pas les conditions structurelles de notre politique de décentralisation. En effet, beaucoup d’élus ne maitrisent pas ce processus très complexe ; c’est une des difficultés de notre système politique. Sans oublier que les collectivités locales ne reçoivent guère les ressources suffisantes à la hauteur de leurs attributions malgré les efforts du pouvoir central. Le gouvernement a sensiblement augmenté les Fonds de dotation de la décentralisation (F.D.D) et d’équipement des collectivités (F.E.C.L), lesquels ont largement dépassé les 30 milliards de F CFA.
Le président de la République, Macky Sall, qui dès son accession au pouvoir a augmenté ces fonds de dotation, devra continuer ses efforts, dans la mesure où, les dépenses et les charges ne cessent de croître dans nos terroirs avec la croissance démographique. Ces sommes bien qu’importantes sont insuffisantes pour répondre aux attentes des populations des terroirs périphériques. Avec un budget annuel de 60 millions de F CFA (en moyenne) on ne peut assurer le fonctionnement d’un département comme Tamba et mener des politiques d’investissement.
Dans plusieurs collectivités locales, les taxes locales qui permettent de créer des infrastructures de base, d’assurer la permanence du service public, la solidarité et le soutien à l’économie locale sont faibles, parfois difficilement recouvrables, voire quasiment inexistantes, accentuant ainsi le déséquilibre financier et économique entre collectivités locales.
En réalité, les activités agricoles, économiques, industrielles et commerciales n’ont pas été suffisamment fortes ; l’agriculture traverse des difficultés structurelles et les initiatives en matière de création de TPE et PME ne sont pas suffisamment valorisées, d’où l’intérêt de les encourager et de simplifier les procédures bureaucratiques pour les soutenir. Il est temps que l’Etat exerce pleinement son pouvoir intégrateur pour ne pas continuer à fabriquer des travailleurs sans travail ou des individus qui se sentent socialement inutiles à la société.
Le président de la République, Macky Sall, a bien saisi à travers divers programmes et actions politiques, que pour être compétitif au niveau international et pour réussir le pari de l’autosuffisance alimentaire dont s’est fixé tous les gouvernements successifs, l’Etat devra moderniser le secteur agricole en apportant des innovations majeurs tant dans la gestion des moyens techniques, logistiques, financiers, humains que dans la production, la diversification des cultures et la commercialisation. Il fait de la politique agricole une des priorités absolues de l’Etat pour booster l’économie, créer de la richesse et diminuer le taux de chômage. Cependant, aujourd’hui on se demande bien quelle est l’efficacité de toutes ces agences (ou dispositifs) misent en place pour épauler financièrement les porteurs de projet ? Un voile de mystère entoure encore leur mode de fonctionnement.
Avec l’acte III, il est surtout question de territorialisation des politiques publiques avec une nouvelle redistribution des pouvoirs. Mais comment permettre aux collectivités locales de disposer plus de liberté, d’être efficaces et de relever le défi du développement si on ne s’attaque pas profondément à la fiscalité locale en mettant à plat l’ensemble des prélèvements fiscaux ? Une commune ou un département aura du mal à assurer les services publics et à répondre à la demande sociale de plus en plus forte s’il est difficile de savoir qui est imposable et qui ne l’est pas. Il est fondamental d’améliorer les instruments d’identification des contribuables, de recouvrements et de contrôle des derniers publics. La question de la revalorisation de la taxe professionnelle dans certaines zones soumises à l’exploitation des ressources naturelles ou minières peut être également portée à la réflexion.
Les ressources définitives ne suffiront pas pour relever les multiples défis de nos collectivités. Au-delà des querelles démagogiques, il faut que l’Etat, les acteurs et élus locaux poussent davantage la réflexion sur la façon de créer des richesses, tout en mettant en place des règles strictes et orthodoxes des dépenses publiques. Pour cela, la justice doit avoir tous les moyens nécessaires pour poursuivre celles ou ceux qui sont impliqués dans des malversations financières sans craindre les représailles du pouvoir politique, lequel ne doit pas donner le sentiment qu’il existe une justice à deux vitesses dans notre pays.
La question relative à l’autonomie financière des collectivités mérité donc d’être posée sans arrière pensée au nom de l’intérêt national, en permettant également un accès facilité, encadré et garanti des pouvoirs locaux aux ressources temporaires qui doivent être destinées aux financements des dépenses d’investissement.
En dernière analyse, je crois qu’en associant les citoyens à l’élaboration des décisions politiques locales, on pourra favoriser la transparence et on améliorera sensiblement la qualité des services publics. Il est plus que jamais nécessaire d’associer le citoyen aux affaires de la commune en créant des lieux d’écoute et de dialogue pour permettre aux uns et aux autres de s’exprimer sur des projets communaux et départementaux leur concernant.
Le pouvoir politique doit faire en sorte qu’on donne aujourd’hui la possibilité aux citoyens de peser concrètement sur les orientations budgétaires de leurs cités, tant sur le volet investissement que sur celui qui concerne le fonctionnement, en votant démocratiquement les propositions que nous pouvons nous même émettre.

Dr Souleymane S. Diallo, Section des Amandiers /CCR/ MET (Mouvement pour l’émergence de nos terroirs)
dialloley@yahoo.fr

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